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  • Зәуре Батаева

Une femme, est-elle comme une pierre ?

Ceci est la transcription d'une interview publiée dans un journal kazakh, en russe.


Qui peut oublier d’avoir lu Djamilia? La nouvelle de l’écrivain kirghize Tchingiz Aïtmatov, sur l’amour interdit de deux personnages jeunes mais captivants, la fougueuse Djamilia et le solitaire Daniyar, a résonné dans l’imagination des lecteurs depuis sa première publication en russe en 1958. La nouvelle réalise ce que la littérature peut faire mieux que toute autre forme d’art: évoquer ce qui est mystérieux, et donc pas tout à fait compréhensible, chez les êtres humains et leurs relations interpersonnelles.


Relisant Djamilia récemment, j’ai été frappé par le personnage énigmatique de Daniyar. Soldat renvoyé des champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, Daniyar porte les traces visibles de la souffrance. Cependant, son histoire personnelle reste un mystère: pourquoi Daniyar, qui a quitté son village natal très jeune pour rejoindre sa famille Kazakh, est rentré après la guerre? Où est sa famille? L’histoire n’apporte aucune précision, mais il est possible que Daniyar soit porteur d’un autre passé traumatisant: qu’il soit un survivant de la famine qui avait ravagé les familles kazakhes de 1928 à 1933. Conscient de ce cataclysme historique, la tristesse de Daniyar m'a paru encore plus réelle qu’auparavant. Cependant, même les lecteurs qui n'y sont pas conscients ont du mal à résister au pouvoir magique de l’histoire.


La magie de la nouvelle d’Aïtmatov découle d’une combinaison de qualités: un sens cinématographique pour les détails vifs, un courage exceptionnel pour présenter des personnages non idéalisés, et une capacité à écrire une histoire à l’aide d’ellipses, en aussi peu de mots que possibles. Le résultat a impressionné de nombreux lecteurs comme un véritable chef d’œuvre, dans lequel aucun mot n’est superflu. La recommandation la plus célèbre est du philosophe Louis Aragon, qui en 1957 nommait la nouvelle d’Aïtmatov «la plus belle histoire d’amour du monde».


Plusieurs cinéastes ont dû constater qu’il n’est pas facile de faire une adaptation cinématographique de l’histoire elliptique d’Aitmatov. Récemment, le cinéaste français Aminatou Echard a fait le bon choix de ne pas faire une adaptation littérale mais de créer un nouveau film inspiré de l’histoire. Pour son film, Echard s’est rendue au Kirghizistan pour parler avec quelques dizaines de femmes de leur propre vie et de leur perception du personnage féminin le plus célèbre de Kirghizistan, Djamilia. Le résultat n’est pas un documentaire classique: les femmes ne parlent pas directement à Echard ou à la caméra, et il n’y a pas de voix journalistique.


Le film d’Echard appartient à un nouveau genre souvent présenté dans les festivals sous le titre «art du réel». Les films de ce genre traitent des mêmes sujets que les documentaires classiques, mais utilisent un style visuel plus créatif et artistique. Echard réalise son style unique en utilisant une petite (et vieille) caméra Super 8, avec laquelle elle crée des images qui ont la texture granuleuse des images d’archives et en même temps montrent des couleurs rappelant la peinture impressionniste.


Depuis sa première au Festival de Berlin en février 2018, le film a été présenté dans des galeries d’art et dans des festivals de cinéma, y compris le Central Asian Documentary Festival à Almaty. Le film continue de faire un tour du monde en 2019. J’ai parlé avec Aminatou Echard de son film, de l’universalité de l’art, et de son appréciation pour les pays d’Asie centrale.


Zaure Batayeva : Je vois que plus d’un an après la première au Festival de Berlin, votre film est toujours invité à être montré dans des festivals. Êtes-vous surprise par la réception de votre film?


Aminatou Echard : Je suis surprise que le film ait été sélectionné dans autant de festivals de par le monde, mais j’en suis plutôt contente, pour le film, et pour les femmes qui ont participé au film pour qui le montrer était important.


Les réactions sont différentes, naturellement, selon les pays. Il y a l’histoire collective, puis l’histoire personnelle. Par exemple, les spectateurs d’un festival de documentaire turc, d’un festival de film de femmes au Maroc ou un festival de films des droits de l’homme en Lituanie n’auront pas la même expérience du film.

Mais le film a touché, et j’en suis très heureuse. Il y a eu de belles surprises.


Zaure Batayeva : Votre film a été montré dans des festivals mais aussi dans des musées et des galeries d’art. Je pense que je comprends pourquoi. Une des caractéristiques frappantes de votre film est son utilisation prolongée du silence. Beaucoup de personnes dans le film sont montrées assis ou marchant dehors, tout en restant silencieuses. Lorsque le film est présenté dans une salle de cinéma, il y aura des spectateurs ne s’y attendent pas. Par contre, lorsque le film est présenté dans un musée ou dans une galerie, les silences prolongés seront sans doute appréciés plus facilement.


Le silence est une partie importante de la conception esthétique de votre film, mais il semble être aussi une partie importante de son message culturel. Les femmes kirghizes, surtout celles qui vivent à la campagne, subissent une forte pression pour accepter tout ce que leur est demandé et ne parler de leurs rêves et angoisses. Comme le dit un vieux dicton kirghiz (cité dans votre film) : « La femme est comme une pierre, elle reste où elle est jetée. »


Pourtant, j’ai l’impression que le silence des femmes dans votre film se situe quelque part entre l’obéissance et la résistance. Était-ce votre objectif de créer cette impression?


Aminatou Echard : Je suis contente de votre interprétation. Je n’ai pas de réponse précise à votre question car chaque spectateur s’approprie le film et le comprend, le ressent, en fonction de sa propre histoire et de sa propre sensibilité. Mais le silence était important dans une certaine mesure, car je voulais créer les conditions propices à l’écoute des récits de chaque femme. Dans la mesure où elles sont aussi beaucoup seules avec leurs pensées, le silence me semblait cohérent.


Ensuite, je travaille les éléments de la bande sonore comme on pourrait composer de la musique, et le silence est autant important que des bruits secs et forts, ou la voix, ou les chants. Il s’agissait d’équilibrer chaque évènement et chaque récit dans le film.


Zaure Batayeva : En Union soviétique, le personnage de Djamilia, une femme qui trompe son mari puis le fuit, a été condamné comme immoral. Pourtant, les femmes des républiques soviétiques ont toujours secrètement admiré Djamilia, comme le montre le film. Cependant, je me suis rendu compte que même si toutes les femmes dans votre film admirent le courage de Djamilia, aucune n’a eu le courage de changer sa vie aussi radicalement que Djamilia.


Pour les femmes de votre film, Djamilia n’est pas un modèle de rôle mais une source de force émotionnelle, qui leur permet d’imaginer une vie différente. Dans leur vie quotidienne, très peu de femmes sont libres de faire et de dire ce qu’elles veulent. C'est seulement dans leur propre esprit, leur propre espace privé, qu'elles réussissent à atteindre une certaine liberté.


Du coup, votre film semble avoir un double objectif: il s’agit d’un documentaire sur les difficultés que rencontrent aujourd’hui les femmes kirghizes (enlèvement, mariage arrangé, éducation limitée, perspective de carrière modeste), mais c’est également un film d’art qui rend hommage au pouvoir de l’imagination humaine. Acceptez-vous cette interprétation ?


Aminatou Echard : Oui, on peut tout à fait le voir comme cela. Bien sûr j’avais l’idée qu’il existait des espaces de résistances, ces petits espaces où chacune réussit à faire ce qu’elle veut, comme elle peut et comme elle veut. Mais au départ, je ne m’ai pas donné d’impératif, je n’ai pas cherché une réponse, je n’ai pas obligé les femmes à me dire ce que je voulais entendre.


Je voulais faire un film positif, c’est-à-dire je voulais montrer que les femmes sont fortes et surtout actives. Toutes les femmes que j’ai rencontrées ont cette force et ont réussi à installer des espaces bien à elles où elles peuvent être elles-mêmes. Bien sûr, parfois c’est à une toute petite échelle. Mais même cela c’est important et cela permet de vivre, d’avancer. Donc j’espérais que le film irait dans ce sens, mais je n’en étais pas certaine. Un tournage documentaire est toujours fonction du réel et donc des gens que l’on rencontre, et des imprévus. On ne peut rien commander, rien décider, car il faut faire avec le réel, s’adapter, parfois changer de direction, mais avancer toujours.


Nous nous retrouvions chaque soir avec mes interprètes Shahnoza et Nurzhamal pour voir ce qui avait été intéressant, ce qui avait fonctionné, comment les femmes avaient compris Djamilia et vers où Djamilia les avait emmenées. Ensuite, on ajustait, pour que les rencontres du lendemain soient un peu mieux.


Le tournage a duré deux mois et demi et nous avons rencontré 50 femmes. Au montage, le choix a été difficile, car toutes racontaient des choses très fines, remplies de poésie, d’intelligence, de sensibilité. Au final, il y a 14 portraits dans le film.

Zaure Batayeva : Dans l’histoire d’Aïtmatov, la musique joue un rôle important: c’est la musique qui permet à Daniyar de montrer son humanité à Djamilia. Dans votre film, il y a deux jeunes femmes qui, plutôt que de parler de leur propre vie, préfèrent chanter des chansons basées sur des structures traditionnelles. Pourquoi, pensez-vous, ont-ils choisi de le faire ?


Vous êtes ethnomusicologue de formation. Comment comprenez-vous l’importance de la musique et de la chanson dans la vie des femmes d’Asie centrale aujourd’hui ?


Aminatou Echard : C’était important pour moi qu’il y ait de la musique dans le film, parce que j’aime la musique, mais aussi parce que c’est un espace de création libre. Beaucoup de femmes sont musiciennes ou poètes, et je savais que pour certaines ce serait plus facile de s’exprimer via la musique.


J’ai eu la chance de rencontrer quelques musiciennes et j’ai gardé deux chansons dans le film, très différentes. Elles disent beaucoup chacune. L’une est du répertoire traditionnel, donc c’est surtout l’interprétation qu’en fait la jeune chanteuse qui est forte. Pour la seconde c’est le contraire, la chanteuse a réécrit des textes sur un mode de chant déjà existant.


Pour moi ce sont des actes forts, chacune exprime le fait qu’elles sont femmes, et qu’elles existent, et qu’elles continueront à être qui elles sont. On les voit chanter, et c’était important pour moi d’avoir ces moments synchrones puisque le film est structuré par des « voix off ».


Zaure Batayeva : Les images de votre film rappellent parfois celles de peintures impressionnistes. Cela reflète vos propres intérêts artistiques, mais c’est aussi une référence au livre d’Aitmatov, qui est raconté du point de vue d’un jeune homme, Seit, qui a fait un tableau de Djamilia et Daniyar, traversant la steppe. Pouvez-vous parler sur le sujet des couleurs que vous avez utilisées dans ce film ?


Aminatou Echard : La pellicule super 8 a la particularité d’être très granuleuse, et d’avoir des couleurs saturées et simplifiée. J’ai filmé avec plusieurs pellicules différentes, dont l’une très granuleuse, que j’ai ensuite refilmé chez moi avec une caméra vidéo. Je cherchais à avoir cette texture « impressionniste » qui me permettait, avec le travail de composition sonore, d’emporter le spectateur vers d’autres espaces, celui de l’imaginaire.


Je pouvais ainsi voyager dans le roman, dans les toiles peintes par le jeune Seit, et dans la réalité c’est à dire dans le monde des femmes que je rencontrais. Par ailleurs, ce travail là je pense a favorisé l’identification du spectateur aux femmes du film, car au Brésil, en Roumanie, en Angleterre, au Canada, partout, le propos du film a dépassé les femmes kirghizes pour soulever des questions plus universelles de la condition des femmes, du choix de mener sa propre vie, de certaines difficultés propres à la condition des femmes de par le monde.


Dans la nouvelle d’Aitmatov, le rapport à la peinture est important, mais l’écriture d’Aitmatov aussi est magnifique et transporte le lecteur dans beaucoup de registres intérieurs. Je voulais essayer de faire en sorte que le film crée un état proche de celui que la lecture du roman produit. Mais il n’est pas facile d’adapter un texte littéraire au cinéma…


En tous les cas, lorsque j’ai montré le film aux femmes, elles ont trouvé beaucoup d’écho avec le texte, parfois même j’en étais surprise. C’est le pouvoir du livre, et celui du cinéma.


Zaure Batayeva : Vous avez voyagé fréquemment dans les pays d’Asie centrale, surtout le Kirghizistan et le Kazakhstan. Avez-vous remarqué de grandes différences entre les deux pays ? Comment avez-vous vécu vos rencontres avec les habitants ?


Aminatou Echard : Je ne suis pas en mesure de faire la différence entre le Kazakhstan et le Kirghizstan. En outre, je ne trouve pas que ce soit une bonne façon de présenter les choses… En ce qui concerne les rencontres avec les gens, oui, cela a été magnifique et fort, autrement je n’y serais pas revenu une douzaine d’années durant, pour faire des films. Pour l’instant je n’ai pas d’autres projets en Asie centrale, mais un jour je pourrais y retourner, qui sait ?


Zaure Batayeva : Merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions. Je vous souhaite tout le succès possible dans vos futurs projets.


Interview publiée (en russe) : https://express-k.kz/news/kultura_expert/zhenshchina_kamen-141245